Extraits pages roman Grand frère: les dessous de l'écriture

Publié le par F-EDITIONSNAIRE

 

                                                                                                                Extraits 
                               Grand frère : les dessous de l'écriture

 

 

Postscriptum : 
Les dessous de l’écriture 

 

                  Au départ de cette écriture était cette curiosité entêtée de continuer à prospecter pour mieux comprendre et exhumer certains des aspects de la mise en relation des sociétés entre-elles et notamment aux travers des situations inédites qu’inaugurent le fait des migrations humaines internationales. Explorer minutieusement du point de vue du sujet migrant, ce que recouvrent les notions d’« aliénation culturelle », d’ « assimilation », d’ « intégration sociale » référés à une situation individuelle d’immigration. J’avais aussi à cœur de démontrer que sous cette fausse évidence d’une migration dite de la pauvreté, il y avait, en plus de l’admiration sans limites du pays d’accueil, la mobilisation de toute une famille qui attend fiévreusement le retour prochain de celui parti à la recherche d’un mieux- être que les responsables de son pays, peu vertueux et en alliance avec ceux des pays convoités, ont oubliés de répandre sur leur jeunesse. Et enfin autre chose, il nous fallait introduire l’exemple du migrant qui a non seulement pas réussi mais qui s’est retrouvé happé et détourné par cette société d’accueil au point qu’il en est arrivé à emprunter les mêmes trajectoires que ses oubliés, devenus marginaux, sans identité et voués à terminer dans une fosse commune sans le moindre rituel funéraire. Nous pensions alors en nous engageant dans cette composition que de telles finalités pourraient être réalisées grâce à la mise en écriture romancée de certains faits migratoires, certains récits et itinéraires singuliers des migrants issus notamment de l’Afrique noire du centre que nous connaissons bien. Comment le migrant installé et « assimilé » au bout de nombreuses années vit-il ce double « je » de sa nouvelle personnalité culturelle ? Selon l’objet réel ou construit de la migration, tous les migrants ne présentent pas, loin s’en faut, les mêmes profils avons-nous compris grâce à de multiples lectures. Il y a ceux qui sont venus pour repartir, qui à revenir de temps à autre et, ceux, sans doute moins nombreux qui sont, qui comme dirait pris au piège de leur aventure même et enfin ceux à qui cette aventure a souri d’entrée de jeu : mariage avec un natif riche, obtention des papiers grâce à la générosité inattendue d’un brave blanc. Mais ceux dont on ne parle jamais parce qu’ils ont échoué, ceux-là qui, sans le vouloir auraient par cette non réussite « trahi » leur but premier et se sont, lentement, laissés aller à l’ « accommodation », au contentement à la société d’accueil comme l’ultime « terminus » du voyage. Incapables et impossible pour eux de repartir chez eux, ne serait-ce qu’en vacances car il y a trop longtemps qu’ils avaient coupé toute relation avec le pays, qu’ils ne se sont pas préparés à un tel retour sans biens ni argent accumulés. Cependant, sans demeurés pour autant les mêmes qu’au départ de leur pays, ni totalement identiques aux « gens d’ici », ils alternent, selon les situations, des postures proches des « gens d’ailleurs », de celui d’où ils viennent, mais aussi comme « gens d’ici ». Aux travers de leurs imaginaires l’on peut y lire aussi bien les traits de leur société d’accueil que de ceux de leur société d’origine sans pour autant que l’une ou l’autre ne prime ou n’ai de place prédominante. Il s’y joue ici une sorte de circularité dialectique pour emprunter une expression savante de mon Maître Côme Manckassa ! Ils exhibent sans façon les nouveaux profils de nos sociétés de l’échange mondialisé, tant du point de vue financier et matériel, que de celui des hommes. Chacune des positions tenues dans ce phénomène de migration intègre à ses ambitions et mieux à la construction de sa nouvelle histoire celle des lieux dont ils rêvent ou qu’ils rejettent.

                       Voilà globalement le contexte imaginaire dans lequel est né le projet de cette écriture qui me prit près de deux ans, « Grand frère », que j’avais préféré à celui de« Identités », donné au départ.  Les charges idéologiques de cette notion nous a fait l’exclure. Le Grand frère se voudrait, dans la diversité des profils, être celui qui cumule aux extrêmes les traits du migrant perdu, qui n’a pu atteindre ses objectifs premiers à savoir accumulé rapidement assez de biens et d’argent pour retourner chez lui, faire « son retour » et qui, au fil des ans, s’est, lentement et sans s’en rendre compte, totalement accommodé au mode de vie de l’occident mais tout en continuant d’ « héberger » en lui les valeurs de sa société d’origine. Il est devenu, comme qui dirait « métisse », au sens littéral et intégral du terme. Un « noir/blanc » ou un « africain/européen » pour tout dire. Il est par excellence, ce que l’on nommerait « moderne » avec toutes les ambigüités que recouvre ce terme en raison surtout de son inachèvement perpétuel. La prétendue « minorité visible » est en ce sens superficiel et peu pertinent sociologiquement, pour ne pas en dire plus.

               Comprendre l’impact visible, conscient et inconscient de la mise en relation avec autrui et plus largement, les effets multiples nés de l’immersion dans une autre société et qui conduisent potentiellement au « métissage », tant aux plans des conceptions culturelles que de celui des pratiques sociales, a accompagné la construction de cette composition littéraire.

               Honoré Malonga, un nom typique des groupes sociaux du sud congolais comptés parmi ceux qui ont le plus de candidats à l’émigration vers l’Europe et la France principalement, s’ouvre par son « égarement » aux processus d’intégration sans retours. Il s’intègre jusque dans les façons d’être face aux contraintes de la vie. Face au mur infranchissable de l’intégration socio professionnelle, Honoré n’envisage plus de retour. L’échec est, semble-t-il absent du langage du parisianisme qui prend et endosse souvent la posture du patriote. Aussi l’échec peut être interprété comme une trahison s’il s’accompagne d’une absence totale de nouvelles échangées avec ceux restés au pays comme aussi avec les compatriotes installés ici. De lui certains parisiens de retour rapportent sans pour autant l’avoir rencontré qu’il est perdu, décousu et qu’il faudrait l’oublier : « wa vouluka ; mou jimbimkana », en Lari de Brazzaville.

               Pour le construire en héros intégré dans une histoire nous avons recouru à divers traits pouvant permettre de mieux rendre compte des soucis principaux de notre prospection libellée plus haut. Honoré Malonga est originaire du Congo Brazzaville, pays dans lequel le phénomène d’émigration vers la France et Paris principalement, y a prit ces trente dernières années une ampleur et un prestige social local des plus démesurées au point que plusieurs comptes rendus lui sont consacrés : essais et analyses, documentaires télévisés et émissions, romans et nouvelles, etc. Tout congolais est Parisien dans l’âme. Il me fallait lui trouver une trame. Je ne voulais pas lui faire arriver directement à Paris pour Paris. Cet itinéraire a déjà longuement été exploité d’une part et d’autre part cette ville n’était pas à ma portée pour aller y faire des repérages. Connaissant Bruxelles où je m’y rends souvent et y ayant rencontré nombre de migrants venus du Congo Démocratique, la RDC, j’ai alors choisi, par facilité mais aussi la curiosité d’y découvrir d’autres paramètres que ceux que je connaissais jusqu’à ce jour des filières et itinéraires d’immigration, de faire passer mon héros par Bruxelles.  Mais j’avais aussi la préoccupation ethnologique de donner à voir comment les accueillants africains se chargeaient d’instruire le nouveau venu et comment ils s’arrangeaient aussi pour tirer profit de ce dernier.  Un univers éclaté d’attitudes et de pratiques sociales où les références culturelles majeures sont tantôt celles des pays d’origine, tantôt celles sélectivement et éclectiquement intégrées des droits d’ici, lorsqu’elles ne mélangent pas variablement les deux. Ici l’on réalise à quel point les discours populistes sur l’intégration sociale des étrangers reposent sur la méconnaissance de l’univers des immigrés, ni l’incroyable « effort » qu’accomplissent ceux-ci pour « vivre comme nous ». Fous admirateurs de notre modèle français au point de le hisser comme unique finalité à construire chez eux pour renouveler la donne sociale, l’immigré se retrouve face à son rejet et nombreuses accusations portées contre lui, trahi par ses rêves. Il découvre à rebours et à son corps défendant que son prince charmant, l’Europe, n’a de cœur supposé que les bonnes intentions dont est si souvent pavé l’enfer. Parti d’une société bloquée mais demeurée généreuse et imaginative, Honoré découvre au terme de cette malheureuse expérience le prix à payer pour construire une société d’abondance : la mise en compétition généralisée de tous et sans égards pour les plus faibles et les accidentés des parcours de la vie. Outre ses compétences, l’européen qu’il a tant admiré n’a pas chez lui d’autres recours de protection rapprochée comme la famille et les associations d’entraide solidaire de chez lui. Il a à se battre et arracher sa réussite à une société ingrate, exigeante et qui ne tolère point l’échec, quel qu’il soit.

                  Les péripéties de la vie d’Honoré, sans être exclusives aux immigrés, soulignent leurs capacités d’adaptation aux contraintes inattendues et inimaginables de survie dans le pays d’accueil. La débrouillardise à travers l’exercice de petits boulots au noir, le risque de la rue, la galère tout le temps, et au pire, la mendicité jusqu’au décès sans famille. Honoré est passé par toutes ces étapes risquées. Il eu même l’exceptionnelle occasion de se laisser prendre en charge par trois jeunes immigrés, sans moralité qui tirait gaiement profit de la bienveillance de ces pays d’Europe du sud, Ah ces pays méditerranéens. Mais il aura aussi et ainsi tout sacrifié de ses valeurs d’origine. Même de sa communauté congolaise, il s’en était détourné pour ne pas avoir à se torturer l’esprit chaque jour, espérant ainsi accroître ses chances de réussite.  Le pays tant convoité, déifié, mystifié et adoré de tout cœur, pays de tous les rêves s’est révélé être aussi le plus inhospitalier, le plus froid et indifférent devant les iniquités et enfin, le moins regardant, entre ses frontières surtout, des violations couramment causées aux droits humains de tout homme dont ceux des immigrés dans nombre de pays de l’Union Européenne. Les appels à la modération lancée par la commission à l’endroit de certains états n’ont pas suffit à enrayer ces tentations hautement populistes.

                    Voici en gros une mise en regard de deux sociétés contemporaines aux relations historiques datées : une qui sait s’inventer, à l’intérieur d’une situation « conditionnante », des chemins de rêves et d’espoirs aux travers de l’espace de liberté laissé malgré tout à chacun de ces membres et chez l’autre, où tout est clos, délimité, balisé, contrôlé, arbitré, rigide et sans autre alternative immédiate de s’en sortir autrement si ce n’est d’échouer dans l’un de ces multiples centres thérapeutiques pour médico psychiatriques pour une quelconque dépression soupçonnée par un médecin généraliste, ou dans la rue, en se déshumanisant progressivement jusqu’à la perte totale de son identité d’être humain singulier et, finir dans une fosse commune sans cérémonie funéraire, sans amis et parents et sans prêtre pour sanctifier ce passage désacralisé. Des raccourcis du genre suicide arrivent assez souvent.

                    Pourtant, contre toute attente et en dépit du traitement inhumain et de la chasse à l’immigré qui est menée en Europe, cette dernière continue à être admirée, déifiée et mystifiée outre mesures par les candidats au voyage mais aussi par ceux restés attendre au pays. Mais les deux faces de cette réalité sont intimement liées tant du point de vue sui-generis, c’est-à-dire interne, que du point de vue de leur inter relations externes et réciproques. Tout cela se jouant tant au niveau macro global qu’aux autres niveaux intermédiaires, tels ceux relevant des organisations sociales, des structures familiales et, au plan méso, de l’acteur social individuel.

                C’est un peu cela l’essentiel des intentions que je voulais faire partager les sens souterrains en composant cette histoire tirée pour partie de l’actualité et des souvenirs de ma jeunesse passée au Congo, à Brazzaville, à une époque où ce phénomène avait atteint son paroxysme. Le « voir Paris et mourir » continu encore aujourd’hui à Brazzaville sans que ne varient ses principaux objectifs de départ même si les conditions d’accès à cet espace rêvée sont devenues de plus en plus difficiles à réunir. L’espace de relations qu’ouvre cette histoire est illustratif des contradictions réelles, induites ou déduites qui opposent, indéfiniment et cycliquement à l’époque contemporaine, les Etats capteurs et « attiseurs » de migrations internationales que sont les nations riches, et les pays du sud, émetteurs et « su citeurs » de migrations aux raisons à dominance économiques, la fameuse immigration de la pauvreté. Ces raisons souvent restreintes aux manques à gagner des populations des pays d’accueil animent et inspirent des attitudes de rejets et d’exclusion de l’autre ; lesquelles nuisent gravement à la sérénité des rapports d’ouverture et d’enrichissement mutuel qui unissent heureusement encore les Etats entre eux. Tout cela devant le silence « complices » des intellectuels de France et des auteurs de l’espace francophone. L’immigration est, de façon étonnamment folklorique, traitée pour ses côtés « exotique de dépaysement » et comme conséquences du sous développement et de l’émergence des régimes à dictature soutenue sous le maillet par la nébuleuse françafrique tant décriée. C’est ici que la notion d’engagement recouvre tout son sens comme devoir de ne plus jamais être indifférent à son histoire et à son époque. L’on ne saurait, pour ainsi dire, se contenter de dire ses hésitations coupables pour se donner bonne conscience. Toute littérature, particulièrement celle qui porte sur des enjeux sociétaux ne saurait s’exclure du champ de l’engagement responsable. La construction des scènes et faits sélectionnés ainsi que la façon de les mettre en écriture doivent épouser se devoir de jugement attendu de l’auteur, comme sa prise individuelle de position face aux diverses interprétations qui circulent à propos des phénomènes dont sa littérature en rapporte l’une des versions possible.

                 L’avenir de notre monde, je le pense et le crois, ne saura se conclure ni s’exclure des processus irréversibles de « métissage » de ses cultures, de ses façons de penser, d’écrire, d’échanger et de défendre notre désormais seul bien commun, la planète terre. A une telle espérance, l’Auteur, poète, romancier et autre, d’où qu’il soit au sein de ce monde francophone, ne saurait demeuré indifférent ou hésitant au seul risque d’être accusé d’ »engagé » !

               Le renouvellement de la littérature francophone, au sens d’une meilleure traduction des réalités sociales en présence, je le crois profondément, tient ici les enjeux de son avenir collectif : la mise en regard compréhensive des transformations qui affectent diversement les différentes « personnalités socio culturelles » qui composent cet espace supra national traversé d’échanges multiples.

              Il n’y a pas, du point de vue de mon approche de l’écriture littéraire une littérature essentiellement dédiée à l’amour de la littérature pour la littérature, du beau mot et des belles tournures. Toute écriture se doit, sans nécessairement proclamer son sens de l’engagement, proposer une analyse à partir d’éléments d’origines diverses mais qui reconstruisent romantiquement un univers semblable au notre et dans lequel ce qui s’y passe, et que l’écriture décrit avec une objectivité certes traversée d’affects, ne saurait nous laisser continument indifférent dans la mesure où elle risque de retentir dans nos façons de considérer l’autre, le différent de nous mais combien si semblable !. Qui a dit que l’indifférence était cette partie maudite de l’Humanisme ? Qu’est-ce qu’il avait vu juste !

                Ah que ne reviennent ces temps pourtant troubles ou un auteur osa se proclamer « écrivain des prolétaires » ?

                Après tout ce que je viens d’écrire et pour enfin terminer en faisant plus bref et sur une bonne note, il faut dire que toute écriture, surtout romanesque, se doit, sans imposture, de faire et produire du sens, tant du point de vue du sujet choisi, que de celui de la façon plus éloquente et pertinente de la mettre en écritures. Car, même lorsqu’une histoire romancée paraît ne porter que sur des choses impersonnelles, marginales et de peu d’intérêt social plus large, tel un roman parlant de l’amour d’un maître pour son animal de compagnie ou mieux, de sa cheminée en insert et ses éblouissantes flammes, seul son encrage au réel de notre époque ou de notre passé et avenir,  est une des conditions de sa pertinence et le gage de son éternité à construire à chaque roman écrit, donc de son renouvellement joyeux. La chute  constatée de notre lectorat tient ici certaines de ces causes. De même que l'avenir d'une écriture francophone transnationale, transculturelle et transcontinentale et attirée par des sujets de mêmes portée, constitue à nos yeux un des enjeux de ce vingt-et-unième siècle. L'écriture romanesque pourrait bien se prévaloir d'être, en tant que regard et lecture de nos contextes locaux, aussi pertinente que les sciences historiques, que sont les sciences sociales. Elle peut y parvenir à la condition qu'elle soigne aussi bien ses choix de sujets que la façon la plus pertinente de restituer cette histoire qu'il compose à chaque roman. Tout le monde y gagnera, j'en suis sûr: lecteur, auteur, éditeurs, difuseurs et distributeurs.

 

          Voilà tout.  

         J’ai dit et écris cela à la fin des pages de Grand frère pour partager avec tous.

 

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